Le politologue estime que l’opération épervier obéit à une instrumentalisation calquée sur un agenda politique minutieusement concocté par le régime en place avec, en perspective, la pérennisation du régime au-delà de 2011.

La thématique de « La lutte contre la corruption au Cameroun : opportunités, contraintes et défis » a permis à Eric Mathias Owona Nguini de passer au peigne fin l’opération épervier au Cameroun. C’était au cours d’une conférence qui s’est tenue hier, 06 mars, dans l’enceinte de l’Alliance Franco-Camerounaise de Dschang. Le condensé de ses positions.

Précarité et enjeux politiques
Le pouvoir politique camerounais procède, depuis 1984, à une instrumentalisation de la lutte contre la corruption connue alors sous l’impératif de « rigueur et moralisation ». L’opération épervier, dans ses deux premières phases, obéit à cette logique stratégique de pérennisation de la domination du système Biya. La répression pénale enclenchée contre plusieurs pontes du régime depuis Titus Edzoa jusqu’à Ngamo Hamani est savamment tissée en vue de voiler la dérive dictatoriale d’un régime qui fixe ses bases sur la généralisation de la misère et la systématisation de la rareté. L’opération main propre qui sévit dans la haute administration camerounaise est, insiste Owona Nguini, géré selon un agenda politique très pragmatique et qui exige des sacrifices. L’accélération du processus en 2008 a ainsi précédé la vaste et honteuse campagne ayant abouti à la modification de la constitution. Dans sa troisième phase qui est à venir, il faut s’attendre à ce que les sacrifices soient plus considérables. Les élections de 2011 exigent tactiquement que le régime s’autoflagelle pour mieux tromper l’opinion publique et la communauté internationale dans un effort judiciaire et politique qui ne relève à la vérité que du cynisme. Certains griots qui aujourd’hui se félicitent de voir leurs concurrents politiques emprisonnés seront désagréablement surpris, le moment venu, d’être à leur tour immolés par le pouvoir sanguinaire et totalitaire de Biya.

Blocages juridiques, institutionnels et politiques
Le cadre juridique et institutionnel de la lutte contre la corruption et les infractions assimilées est entaché de contradictions flagrantes qui affectent le cadre normatif de cette initiative de purification de notre administration et de notre société en général. Sur ce point, les organes comme la CONAC ou le Conseil de Discipline Budgétaire et Financier ne bénéficient d’aucune véritable marge de manœuvre. La qualité des hommes placés à bord handicape leur crédibilité et nous installe dans l’institutionnalisation de l’impunité. De puissantes positions économico-politiques entravent la mise en application de l’article 66 de la Constitution sur la déclaration des biens des hauts responsables publics. Il y a, souligne Owona Nguini, « des vices inhérents à la législation anti-corruption du Cameroun qui en fragilisent la puissance normative ». Le pilotage politique de l’opération épervier est le symbole d’un manque de sérieux lorsqu’il s’agit de juguler un fléau dont la férocité s’est durablement enracinée jusque dans les sphères les moins insoupçonnées de la société. Un épervier à tête chercheuse est tout, sauf ce dont a vraiment besoin pour mettre un terme à l’élan dévastateur de la vénalité et la prévarication des deniers publics.

Un drame durable
L’opération épervier ne saurait suffire, déjà qu’elle est douloureusement fantaisiste, à atténuer efficacement l’ampleur de la corruption au Cameroun. Le phénomène est radicalement ancré dans les mœurs de la nation et édifie progressivement une « civilisation de la corruption ». C’est aux valeurs et représentations normatives de la société qu’il importe de s’attaquer. C’est un problème de nettoyage complet du fichier mental de la population camerounaise. Le mal n’affecte pas seulement la haute administration ou la police, mais aussi les plus petits gestes de la vie courante.
La vénalité de l’administration remonte au Traité Germano-douala de 1884 avec les pots-de-vin versés par firmes Woermann aux chefs traditionnels. Cela s’est poursuivie sous Ahidjo et a pris une tournure inquiétante avec le régime Biya. La corruption continue, a noté Owona Nguini, a être alimentée par la corruption internationale orchestrée par les firmes multinationales ayant des intérêts au Cameroun. La survie des intérêts de ces entreprises transnationales est conditionnée par le financement obscur du pouvoir en place. Par conséquent, combattre la corruption s’est indirectement déstabiliser les intérêts de Total, Bolloré, Razel et autres.
Le discrédit international jeté sur nos institutions par les classements réguliers de Transparency International a mis au cœur des préoccupations étatiques l’urgence de restaurer l’image et la réputation du pays. Sauf que, depuis son lancement en 1997 par Peter Mafani M., le plan national anti-corruption qui s’est mué en opération épervier ne peut qu’être nonchalant. Car comment un régime qui vit et perdure par la corruption pourrait-il ébranler ses propres fondations ?

Renforcer la prévention, dynamiser la répression
A la fin de son intervention, Mathias Owona Nguini a ouvert quelques pistes susceptibles de conduire à l’effondrement de l’édifice de la corruption au Cameroun. Il s’agit à la fois de mesures de prévention, de régulation et de répression. La prévention a trait à l’éducation morale et patriotique de la société et au renforcement de l’intégration africaine. L’unité africaine est capable, en effet, de nous mettre à l’abri de la porosité internationale et de la dépendance et par ricochet de nous promettre une aisance matérielle inébranlable par la corruption. Les mesures de régulation tiennent à la tonification et à l’application sans ménagement de la législation anti-corruption camerounaise. La répression, enfin, porte sur la dynamisation de l’opération épervier en cours en lui ôtant la dimension politique et partisane qui empêche notre oiseau de voler.
L’ancien maire de Dschang et non moins actuel Ministre de l’éducation du Shadow Cabinet du SDF s’est attardé, dans la phase question-réponse, à porter un doigt accusateur sur le RDPC, qui seul serait responsable de l’état actuel du Cameroun. Un avis qu’a rectifié Eric Mathias O. Nguini en estimant que dans le mal gangrène à la fois le pouvoir et l’opposition, bref, le Cameroun en entier. La thérapie doit, elle aussi, être globale. A défaut, la situation ne pourra que s’empirer, avec, évidemment, la montée inévitable d’une frustration populaire porteuse d’émeutes pires que celles de février 2008.